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L’écologiste René Dumont dans les collections de la BHdV

Collections

Bibliothèque de l'Hôtel de Ville

Date : 29/08/2017

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René Dumont : peut-être vous souvenez-vous de « l’homme au pull-over rouge », le premier candidat écologiste aux élections présidentielles ? C’était en 1974, au moment où les problèmes environnementaux faisaient irruption sur le devant de la scène. Les collections de la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville permettent de retracer la trajectoire de ce personnage marquant, incarnant l’écologie politique dans l’imaginaire de beaucoup de Français, et qu’une biographie est récemment venue remettre en lumière (cote à la BHdV : 301185).

 

De manière inattendue, les collections de la BHdV permettent de se rendre compte que René Dumont, loin d’avoir été dès le début un défenseur de la nature et un adversaire du productivisme, commença sa carrière dans les années trente comme ingénieur agronome en Indochine chargé de développer l’utilisation des engrais. C’est dans le Bulletin économique de l'Indochine de 1930 (cote 200632) qu’il publie ses premières études à ce sujet.

 

 

 

 

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Cette carrière au service de l’intensification de la production agricole se poursuivra après-guerre. Entre 1945 et 1953, il est conseiller agricole au Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, et il y défend la mécanisation de l’agriculture et l'emploi d'engrais de synthèse qui ont conduit à une hausse importante de la productivité – ce qu’on a appelé la « révolution verte ». Il publie à l’époque plusieurs ouvrages (dont Economie agricole dans le monde, cote 24038) qui témoignent aussi bien de sa vaste connaissance du monde paysan que de cette orientation « orthodoxe ».

 

 

 

De manière générale, un bond technologique est réalisé en agriculture au cours de la période 1960-1990, à la suite d'une volonté politique et industrielle, appuyée sur les progrès réalisés dans le domaine de la chimie et des engins agricoles à partir de la Première Guerre mondiale. Les premières esquisses de cette politique ont d’ailleurs été également appliquées dans les colonies jusqu’à la période des indépendances, comme en témoigne nombre d’ouvrages publiés à l’époque et présents dans les fonds coloniaux de la BHdV, ici par exemple le livre Aspects et réalités de l’Algérie agricole, datant de 1957 (cote 26065).

 

 

L’agriculture française voit alors augmenter chaque année aussi bien l’usage d’engrais minéraux et de produits phytosanitaires que celui des machines, comme le montrent les statistiques de ces années-là (ici Planification et volontariat  dans les développements coopératifs, publié par l’Ecole pratique des hautes études et le Centre de recherches coopératives en 1962, cote 37019).

 

 

Cette révolution verte a eu pour conséquence un accroissement spectaculaire de la productivité agricole. Elle est réputée avoir permis d'éviter des famines (avec pour résultat depuis les années 1960 une croissance démographique de la population mondiale sans précédent), un élément crucial aux yeux de René Dumont, soucieux très tôt de lutter contre la famine dans le Tiers Monde.

 

Mais cette révolution a aussi son coût écologique, dont la prise de conscience aujourd’hui permet de retracer une autre histoire des Trente Glorieuses : celle des dégâts sociaux et environnementaux du productivisme, comme l’ont récemment montré pour la France les chercheurs réunis par Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil dans un ouvrage paru aux éditions La Découverte en 2013 (Une autre histoire des "trente glorieuses" : modernisations, contestations et pollutions dans la France d'après-guerre, cote 301764).

 

 

René Dumont est l’un des premiers à dénoncer cette politique à laquelle il a pourtant participé. En 1959, il est membre du Comité consultatif de la recherche scientifique et technique, et du comité directeur du Fonds d’aide et de coopération (FAC) du Ministère de la Coopération. Sa liberté d’analyse ne plaît pas, et le premier ministre Michel Debré demande des sanctions contre lui. Après avoir été un partisan de la révolution verte, il en dénonce désormais les conséquences nocives : pollution par les pesticides, dégradation et érosion des sols, exode rural et apparition de gigantesques bidonvilles. Or seul l’exode rural se ralentira en France à la fin des années 1970, comme l’indiquent plusieurs documents officiels (ici le Bilan de la politique agricole publié par le Ministère de l’Agriculture en 1978, cote Br 3166).

 

 

René Dumont s’engage donc dans une lutte contre l’agriculture productiviste et devient expert auprès des Nations unies et à la FAO. Intéressé par les expériences socialistes dans les pays du Tiers Monde qui conservent encore une forte base rurale (Chine, Cuba, Afrique subsaharienne, etc.), puis marqué par Mai 68, il s’inscrit clairement à l’extrême gauche du spectre politique (cf. Développement et socialismes, paru en 1969, cote 34683). 

 

 

Une originalité, toutefois : contrairement à la plupart des penseurs politiques de son temps, de gauche comme de droite, il est convaincu que la croissance économique n’est pas une solution en soi, et qu’elle est surtout synonyme d’une « croissance de la famine » (cote 100439).

 

 

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Comme on sait, les mouvements écologistes trouvent une plus large audience en France au cœur des années 68, aspirant à redéfinir les rapports entre l’homme et la nature pour transformer la société. René Dumont en devient donc naturellement l’une des grandes figures. Dès 1972, l’idée germe dans ces mouvements de présenter un candidat à l’élection présidentielle. Elle se renforce après la mort de Georges Pompidou en avril 1974. René Dumont accepte alors de se présenter en tant que premier candidat écologiste après le retrait de Charles Piaget. Le résultat au scrutin est faible (1.32 % des votes) (cf. la carte extraite de La Naissance de l’écologie politique en France, cote 310303). Mais il s’agissait surtout de faire connaître la pensée écologiste en politique via les médias.

 

 

En dépit des faibles scores aux présidentielles, l’objectif est atteint : dans les années qui suivent les groupes écologistes se multiplient, comme le montre l’histogramme extrait du même document.

 

 

René Dumont devient une personnalité reconnue et écoutée (voir ici les articles parus dans Le Matin et France Soir en 1977, conservés dans les dossiers biographiques documentaires constitués par la BHdV, cote DOS DUM), et ceci que ses ouvrages portent sur la famine et la démocratie en Afrique, ou qu’il expose les buts et les méthodes du mouvement écologiste, en compagnie de ses principales figures, comme Brice Lalonde et Serge Moscovici (cote 41211).

 

 

 

 

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Il faut dire qu’entretemps les maux que dénonçait René Dumont n’ont pas disparu, comme en atteste le menu du réveillon 1986 dans un restaurant de Dakar, reproduit dans Pour l’Afrique, j’accuse (cote 307435), et qui montre l’importation de modes de consommation étrangers aux cultures locales, aussi dévastatrice sur le plan écologique que choquante par son impérialisme culturel décomplexé et son luxe, comparé à la situation économique des Sénégalais.

 

 

Il n’est pas exagéré de dire que la politique écologiste française est née avec la candidature de René Dumont. Opposé à un capitalisme agressif, l’agronome n’était pas contre la propriété foncière, du moment que le partage des fruits du travail n’est pas trop inégal et que les droits des travailleurs sont respectés. Il était pour la solidarité entre les peuples et que soient pris en compte les pays en voie de développement – un concept de développement que sa pensée tendait d’ailleurs à réinterpréter dans un sens plus qualitatif que quantitatif.

(Comment je suis devenu écologiste, cote 303598) 

 

En un sens, par son accent mis sur la question de l’autosuffisance alimentaire, le respect de la nature, la question paysanne et les impasses du modèle productiviste, René Dumont avait anticipé sur le concept de décroissance, apparu à la fin des années 1990, et dont le drapeau est aujourd’hui porté haut par le mensuel du même nom (consultable à la BHdV à la cote X 304937). Dumont pourrait donc figurer, avec tant d’autres, dans le panthéon de ces précurseurs de la décroissance que plusieurs publications ont récemment mis en lumière (l’anthologie de Serge Latouche parue en 2016, Les précurseurs de la décroissance, cote 111251, ou le livre Aux origines de la décroissance publié cette année, cote 310329).