Options pour malvoyant
Mon compte
Réessayer
Recherche

Pierre Lampué, un photographe en République (2)

Photographie

Bibliothèque de l'Hôtel de Ville

Date : 01/10/2018

image

P. Lampué : Hôtel de ville de Paris : salle des prévôts, ca 1882. © BHdV/Roger-Viollet.

 

« Unanimement respecté pour son exquise bonté, la fermeté de son caractère et de son dévouement […] aux jeunes et aux artistes »1, P. Lampué, audacieux photographe et libre penseur, n’en «professait [pas moins] en art un culte intransigeant pour les doctrines classiques »2 et se fit parfois l’apôtre d’un certain patriotisme artistique, ce qui le mena à quelques polémiques avec les artistes de son temps.

 

« La dignité artistique de la France »

Comme rapporteur de la 4e commission du Conseil municipal, membre de la Commission du Vieux Paris en 1898 puis de 1904 à 1920 et, enfin, président du conseil d’administration de l’École Estienne, P. Lampué jouissait d’une position avantageuse pour défendre les arts français, dont la photographie. Il proposa ainsi, en 1897, la refonte du cours de photographie de l’École en disant à ses pairs : « Cette amélioration s’impose si vous voulez que notre pays, qui a vu naître la photographie, ne se trouve avant peu définitivement dépassé par les rapides progrès réalisés à l’étranger »3.

 

On retrouvera les mêmes accents patriotiques en 1912, lorsqu’il s’offusquera, dans une lettre ouverte4 à Léon Bérard, sous-secrétaire d’État aux Beaux-arts, que l’État ait mis le Grand Palais à disposition du Salon d’Automne et que cette exposition « accumule les laideurs et les vulgarités les plus triviales qu’on puisse imaginer », avant de s’en prendre à l’architecte belge Frantz Jourdain, président du Salon, « qui s’est très modestement donné la mission de réformer l’art français et qui, pour bien démontrer sa compétence, a déposé, je ne dis pas des ordures, mais le magasin de la Samaritaine presque en face du Louvre, ce qui prouve bien la supériorité de sa chaudronnerie sur la belle architecture de la Renaissance ».

 

L’affaire fit grand bruit dans la presse, Marcel Sembat et Pierre Reverdy s’en mêlèrent, mais on remisa Matisse et les cubistes dans un endroit discret du Salon… Et, en réponse à la lettre ouverte de Lampué, le Figaro publia, le 17 octobre 1912, l’article suivant :

« Les ‘horreurs’ en marbre ou en bronze qui encombrent nos rues, nos squares et nos jardins, c’est souvent lui [le conseil municipal] qui les a commandées, et c’est avec notre argent que -sans nous demander notre avis- il les paye. Et non seulement votre Conseil, monsieur le doyen, se soucie très peu des sentiments que de telles acquisitions nous inspirent, mais il ne nous consulte pas davantage sur le choix des emplacements où se dresseront tant d’effigies lamentables. La statue à Paris n’est pas gratuite ; mais elle est obligatoire ».

 

 

Marmand : Portrait de Pierre Lampué vers 1890. (© BHdV/Roger-Viollet).

 

De Jourdain à Rodin

Si, à l’instar de nombre de ses contemporains, Lampué goûtait fort peu les œuvres des artistes cubistes exposées en 1912, -« une bande de malfaiteurs qui se comportent dans le monde des arts comme les Apaches dans la vie quotidienne »-, il fut tout aussi exaspéré par le statut d’artiste officiel dont bénéficia Auguste Rodin.

 

En séance, en avril 1914, il appela les conseillers à refuser l’achat des Cathédrales de la France, en leur adressant ces mots :

« L’univers jalouse la France parce que nous possédons le plus prodigieux artiste que l’humanité ait jamais connu […] Dans sa mesquinerie, le ministère des beaux-arts n’a acquis que 27 des œuvres de Rodin pour les exposer au musée du Luxembourg ; le même ministère a aggravé sa chicherie en offrant à Rodin le magnifique hôtel Biron pour en faire son habitation personnelle, moyennant quoi le très grand Rodin fera à la République le grand honneur de lui léguer, en mourant, quelques baquets de terre glaise desséchée » Et d’ajouter, comme hommage de la Ville de Paris à l’artiste : « La basilique de Montmartre sera désaffectée et transformée en un prodigieux monument élevé à la gloire de l’illustre Rodin ; ce monument sera surmonté d’une statue géante de Rodin dominant l’espace et le temps, et comme Rodin seul est capable de glorifier Rodin, c’est lui qui sera chargé de l’exécution du monument et de la statue. Le crédit pour la dépense sera illimité [… Mais] En attendant que ce prodige s’accomplisse, nous devons faire des économies », la première étant de ne pas souscrire aux Cathédrales5.» 

 

Mis, d’une part, face à ses responsabilités d’édile en matière esthétique et rappelé, d’autre part, à sa condition d’artiste peintre et photographe tenté par une certaine forme de censure6, P. Lampué n’en avait pas moins fait voter par le Conseil, en avril 1911, un vœu de soutien à la tenue à Paris d’une exposition internationale des arts décoratifs en 1914 ou 19157, occasion de montrer la « supériorité » de l’art français qui ne se réalisera qu’en 1925, un an après sa mort.

 

Pour en savoir plus :

Biographie de Pierre Lampué

 

Sur le cubisme :

Serge Fauchereau : Le cubisme : une révolution esthétique : sa naissance et son rayonnement (2012)

Gustave Coquiot : Cubistes, futuristes, passéistes : essai sur la jeune peinture et la jeune sculpture (1914)

 

Sur A. Rodin :

Catherine Chevillot & Antoinette Le Normand-Romain : Rodin, le livre du centenaire (2017)

Arsène Alexandre (éd.) : L'oeuvre de Rodin (1900)

 

Notes :

1 Le Figaro, 16 avril 1912.

2 Discours de F. Brunet, Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 23 février 1924.

3 Rapports et document du Conseil municipal de Paris, 1897, n° 31.

4 Le Mercure de France, 16 octobre 1912.

5 Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 6 avril 1914.

6 Le Mercure de France, 1er janvier 1914.

7 Procès-verbaux du conseil municipal de Paris, séance du 14 avril 1911.