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La flèche de Notre-Dame : au revoir à la forêt

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Date : 18/04/2019

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La flèche qui est tombée lundi soir et qui nous semble si distinctive de la silhouette de Notre-Dame n’a pas toujours été là. Petit retour sur son histoire.

 

Au Moyen-Âge et jusqu’au début du 17e siècle, représenter une grande ville, c’était d’abord figurer sa cathédrale. Plus haute que tous les bâtiments, elle dominait le centre urbain, étendait sur elle sa grande ombre, comme sur les tableaux anciens, les Vierges de charité enveloppaient dans leur grand manteau la confrérie blottie à ses pieds.

 

Les premiers plans de Paris, qui remontent au 16e siècle, et sont plutôt de grandes vues d’oiseau de la ville, mettaient en valeur le caractère central de Notre-Dame en jouant sur sa disproportion par rapport au reste des constructions. La position sur l’île, en forme de mandorle, accentuait l’effet de cœur de la ville.

 

 

Extrait du Plan de la Grande Gouache. État de Paris vers 1532-1533

 

Ses deux tours de façade, « lesquelles ressemblent mieux à deux forteresses basties sur un rocher », en dit l’abbé du Breul en 1612 dans son Théâtre des antiquitez de Paris, mesurent 69 mètres. Une flèche ancienne, plus mince et plus modeste, placée au-dessus de la croisée du transept, relevait cette hauteur de 34 mètres environ. On la voit sur un certain nombre d’images des 17e et 18e siècles. C’était un grand ouvrage de charpente, et Dom du Breul précise en marge : « On l’appelle vulgairement la forêt pour le grand nombre de bois dont elle est composée ».

 

 

M. Merian, Vue de l’église Notre-Dame du côté de la Tournelle, estampe, vers 1660

 

 

La Flèche à la fin du 16 s. : F. Hoffbauer, Vue reconstituée de Notre-Dame en 1596, lithographie, 1875

 

Mais « le petit clocher de Notre-Dame menace ruine! », s’écriait l'Almanach littéraire en 1793 avec quelques mois de retard, la flèche ancienne venait d’être supprimée sans état d’âme, la restauration d’un monument gothique n’étant pas considérée comme un devoir. On entretenait, avec les moyens les plus réduits, comme en témoignent les procès-verbaux du Conseil des bâtiments civils. Pendant toute la première moitié du 19e siècle, Notre-Dame demeura donc sans flèche, seulement dominée par ses deux tours carrées.

 

 

Notre-Dame sans flèche, vers 1810 ?, estampe à l’aquatinte, vers 1810 ?

 

 

Nicolas Chapuy, Vue latérale côté méridional, lithographie de Charles Engelmann, 1823

 

Hugo qui déplore le mauvais état de la cathédrale s’émeut aussi de cette disparition : « Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu'a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s'appuyait sur le point d'intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s'enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour. Un architecte de bon goût l'a amputé, et a cru qu'il suffisait de masquer la plaie avec cette large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d'une marmite. » (Notre-Dame de Paris, Tome I, p. 206-207, 1831)

 

Lors de la grande campagne de restauration des années 1845-1864, Viollet-le-Duc entreprit de rétablir une flèche, de la même hauteur environ que l’ancienne.

 

 

Charles Marville, La flèche de Viollet-Le-Duc, photographie, 1862

 

Son assise de gradins supportant 12 grandes apôtres de cuivre dessinés par Geoffroy-Dechaume, hauts de 3 mètres, lui donnait une allure grandiose et dramatique. On a appris avec grand soulagement qu’ils venaient d’être démontés et mis à l’abri juste avant l’incendie.

 

 

Neurdein frères, Base de la flèche, carte postale, vers 1900

 

 

Pierre Jahan, Les mêmes 3 saints de Geoffroy-Dechaume à la base de la flèche, 1965

 

Le projet ne remporta pas tous les suffrages, et il voulut s’en justifier. Il publia lorsque la flèche fut terminée un petit article dans la Gazette des beaux-arts en avril 1860 : « De tous côtés on m'adressa cette question : « Est-ce qu'il y avait une flèche sur la cathédrale ?– Certes. Ne le saviez-vous point ? Je ne crus pas d'abord nécessaire de donner des preuves, parce que je pensais que bon nombre de Parisiens vivants avaient vu ce clocher debout. Cependant les questions devinrent plus pressantes quelques-uns me faisaient l'honneur de croire que ce complément de l'église mère n'avait jamais existé que dans mon cerveau, cela devenait embarrassant ». Et il entreprend d’énumérer toutes les estampes et tous les plans figurant la flèche ancienne, et raconte avoir dégagé les fondations de la première flèche. La sienne, écrit-il avec fierté, fut fabriquée et montée par M. Bellu en sept mois de février à août 1859 ; elle était de chêne de Champagne, et comprenait « quelques brins [qui] n'ont pas moins de quinze mètres de longueur. « Toutes les parties de ces bois qui pouvaient être altérées par l'humidité avant l'exécution du revêtement de plomb, ont été peintes au minium ». Quant au revêtement de plomb, il fut mené en un an, jusqu’en août 1860, par l’entreprise Durand-Monduit.

 

 

Séeberger frères, Statue de l’évangéliste Thomas, sous les traits de Viollet-le-Duc, vers 1950

 

Cela fait longtemps bien sûr que Notre-Dame (69 m sans la flèche) n’est plus le plus haut bâtiment de Paris. Les Invalides au 17e siècle (107 m), le Panthéon au 18e siècle (83 m), le Sacré-Cœur (91 m) et bien sûr la Tour Eiffel, et bien après la Tour Montparnasse, lui ont volé la vedette de ce record-là.

 

Les débats vont s’ouvrir, virulents sûrement. Faut-il reconstruire la flèche ? Cette pointe qui « s’enfonçait dans le ciel plus avant que les tours » (quel beau vers glissait là Hugo au-milieu de son réquisitoire !) est-elle indispensable à la silhouette si familière ? Les images anciennes peuvent nous permettre d’y réfléchir.

 

Juliette Jestaz, Bibliothèque historique de la Ville de Paris

 

Pour aller plus loin :

 


Voir Aussi Notre-Dame de Paris, toujours debout