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Louis Chevalier : le jugement de Paris

Coupures de presse

Bibliothèque de l'Hôtel de Ville

Date : 23/01/2019

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Vingt-quatre caisses grises, répondant à un nom ambitieux et vague : « Les Archives de Paris », renferment une des richesses les plus intactes du fonds Louis Chevalier de la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville.

 

Ces caisses sont classées sous diverses rubriques dont les connotations plus ou moins policières (Sexualité, Criminalité, Drogue, Les Jeunes) pourraient faire croire à un contingent de fichiers échoué hors de la Préfecture. Il s’agit en fait d’un ensemble de coupures de presses amassées pendant plus de trente ans par Louis Chevalier, vraisemblablement en vue d’un livre dont le plan eût correspondu aux différentes rubriques, et qui aurait formé la suite, nécessairement funèbre, de L’Assassinat de Paris. Sur le contenu projeté de cet ouvrage nous renseignent divers travaux préparatoires, notamment un cahier d’écolier daté par l’historien de mai 1974, mais repris ultérieurement pour être annoté, et sombrement intitulé Testament parisien.

 

L’on sait ou l’on ignore que Louis Chevalier a mené, dans L’Assassinat de Paris, une enquête presque judiciaire sur les faits – principalement la fermeture des Halles, l’élévation des grands ensembles, l’aménagement de la voie-express rive droite et du boulevard périphérique – suite auxquels cette belle Personne urbaine ne fut plus à ses yeux qu’un fantôme, un esprit circulant tristement entre hommes et pierres. Louis Chevalier a montré le Paris Nouveau debout sur le cadavre du Paris Ancien comme un coupable satisfait, imbécile et monumental (voir la tour Montparnasse). Or beaucoup verront dans un jugement si péremptoire, et en quelque sorte si littéraire, une faute inexcusable chez un historien ; quelques-uns même iront jusqu’à suggérer, avec un certain manque d’aménité, que le crépuscule parisien décrit par Louis Chevalier sous de Gaulle et Pompidou, soit à l’époque où lui-même entrait dans la vieillesse, pourrait bien ne dater au fond que le déclin de l’historien. Ceci toutefois n’est pas un argument de fait.

 

Les chances historiques existent : on peut avoir eu celle d’avoir vingt ans en 1968, mais c’en fut sans doute une aussi d’avoir soixante ans en 1971, lors de la destruction des Halles. Louis Chevalier a dû sentir alors la ville prendre l’âge, si l’on peut dire, de ses propres vertèbres. L’Histoire a parfois de ces synchronies avec l’historien.

 

Si d’autre part il y a une critique qu’on ne peut pas adresser à Louis Chevalier, c’est d’avoir privilégié l’idée préconçue sur le matériel. Cet amoureux du terrain qui dans les années 80, ne dédaignait pas de passer des heures dans le métro à recueillir des bribes de conversations parisiennes, fut continuellement à la recherche du « petit fait significatif d’un fait général », « de ce que l’histoire ne retiendra pas et qui est ce qui compte. »  Le Testament comporte cette annotation remarquable : « Critique du Parisien. Essence et existence. Reste l’existence. » Il faut rendre cette justice au parisien Louis Chevalier : plus il eut le sentiment de l’évanouissement de cette essence, plus il en vint à considérer ce « reste » de l’existence comme un mystère inépuisable.

 

On peut dire que vers la fin de sa vie, sa conscience d’historien fut également hantée par la conviction que la jeunesse ne saurait jamais ce qu’avait été Paris – ce Paris qui était pour lui le Paris essentiel, « solidement ancré dans l’Histoire et dans l’éternité » – et celle que lui-même ne pouvait pas davantage comprendre Paris tel que le comprenait et tel qu’y existait la jeunesse. Nul doute alors qu’il n’ait fini par voir le présent comme une déchirure, une faille en mouvement des deux côtés de laquelle l’Ancien et le Nouveau se regardent sans se voir. Et c’est dans cette faille qu’il a versé, comme pour la combler, ce tombereau de faits du jour, ce trésor en petites coupures, cette menue monnaie des Archives de Paris. C’est plus qu’un fonds, c’est un pont. Non pas pour lui. Rouvrons Testament parisien : « …ainsi il est prématuré de décrire cela sur le plan de l’histoire : d’écrire l’histoire de ce temps. Tout ce que je peux faire c’est rassembler les données, les mettre en caisse et expédier ces caisses sur les routes mystérieuses de l’histoire qui se perdent, avec nous, dans la nuit. » Ces routes mystérieuses passent actuellement par la Bibliothèque de l’Hôtel de Ville. Avis aux héritiers.