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Le Grand Palais pendant la Grande Guerre (1) : l’impossible photographie de la douleur

Bibliothèque de l'Hôtel de Ville

Date : 16/10/2018

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Construit pour l’Exposition universelle de 1900 en remplacement du Palais de l’industrie, le Grand Palais accueillit des salons, expositions et congrès pendant une dizaine d’années avant d’être réquisitionné par l’autorité militaire le 2 août 1914, pour l’hébergement de troupes coloniales et de fusiliers-marins en transit, puis d’être transformé en hôpital militaire opérationnel dès le 7 octobre suivant. C’est cette activité hospitalière qu‘un volume intitulé Le Grand Palais pendant la guerre 1914-1915-1916 retrace en 55 photographies désormais consultables en ligne.

 

Photographier l’hôpital militaire du Grand Palais

 

C’est au photographe Charles Lansiaux (1855-1939) que l’on doit les premières images du Grand Palais pendant la Grande Guerre[1].  Ces images s’inscrivent dans une série intitulée « Aspects de Paris pendant la guerre de 1914 » commencée le 2 août 1914. La Bibliothèque historique de la Ville de Paris acheta au photographe, entre septembre 1914 et 1918, près de 1 000 épreuves de cette série, dont 19 sur le Grand Palais. D’après ces achats, les reportages de Lansiaux couvrent d’abord le séjour des fusiliers marins dans le bâtiment (11 photos prises entre le 9 et le 12 octobre 1914), puis, à partir du 15 octobre, les soins apportés aux blessés (7 photos).

 

 

C. Lansiaux : Grand Palais. Soldat de passage venant se ravitailler chez les marins, 9 octobre 1914 (© BHVP / Roger-Viollet)

 

Avec la création de la Section photographique des armées (SPA)[2], en mai 1915, ce sont les photographes militaires qui vont désormais produire des images sur l’hôpital. Parmi les 100 000 tirages réalisés par les photographes de la Section, les seuls clichés identifiés relatifs au Grand Palais sont ceux du caporal Albert Moreau (1886-….), reporter-photographe employé d’abord par le sous-secrétariat des Beaux-arts pour couvrir les dommages de guerre puis par la SPA. Du 26 juillet 1915 au 14 juillet 1919, Moreau réalisa, sous la signature de M, quantité de reportages sur le front et l’Arrière.

 

En dépit de certaines ressemblances, les images anonymes du volume Le Grand Palais pendant la guerre 1914-1915-1916 ne peuvent, formellement, être attribuées à Moreau. Il existait d’ailleurs, à l’hôpital même, un service photographique qui répondait aux besoins internes en images de blessures, grâce à la générosité des sociétés Lumière et Jougla, réunies dans l’Union photographique industrielle, qui fournissaient plaques et papiers. C’est sans doute ce service photographique qui réalisa les vues de l’album, lequel, suite à la destruction probablement accidentelle des négatifs, ne fut diffusé qu’à 500 exemplaires tous numérotés. La BHdV possède ainsi l’exemplaire n°135 qui est dédicacé au Conseil municipal par le Dr Coppin, lequel fut remercié de son envoi, en séance, le 24 novembre 1916[3].

 

Photographier la douleur des blessés

 

Édité par L. Fournier (La librairie militaire universelle) et destiné apparemment aux institutions et aux généraux[4], ce volume comprend 28 pages de texte remettant dans leur contexte des photographies qui n’ont pour toute légende que le lieu de leur prise de vue, à savoir une salle de l’hôpital (dortoir, cabinet dentaire, salle de massage etc.) ou de ses annexes des 9 avenue Victoria et 41 rue d’Artois (Institut Zander), sans aucune précision de date.

 

Ces vues, présentées sans ordre évident, donnent toutes une image inversée du front où régnaient la peur, le bruit, la saleté et la promiscuité. Les lieux montrés inspirent, a contrario, la sécurité par leur propreté, leur ordre, leur personnel, la séparation des espaces en salles dédiées avec leurs équipements de soin, la relative intimité réservée au blessé qui a un lit pour lui et peut même recevoir sa famille (pl. 26), l’éviction d’images de mort étant l’acmé de ce contrepoint.

 

Si l’album contient quelques vues de salles vides, la plupart des images montre des blessés. D’abord silhouettes floues au dernier plan à la faveur de plans larges, les hommes en viennent à occuper le premier plan à mesure de leur récupération physique, comme si le photographe, tenant d’abord son objet à distance, s’était enhardi à s’en approcher, sans toutefois aller jusqu’à le photographier en gros plan.

 

 

Le Grand Palais pendant la guerre 1914-1915-1916 : la commission médicale (© BHdV/Roger-Viollet)

 

Le but de cet album d’origine officielle n’était donc sans doute pas de susciter l’empathie du spectateur à la manière d’un Lansiaux, adepte du « plan rapproché qui, en permettant de lire les détails de l’expression, donnera accès à une écriture de l’émotion »[5] ou d’un Georges Duhamel, médecin et photographe pendant la Grande Guerre, pour qui la photographie fut un élément du « colloque singulier »[6] qu’il entretenait avec ses patients.

 

De plus, avec leurs poses impassibles, les blessés photographiés se sont comme dérobés à toute tentative de capter leur part la plus intime, cette souffrance physique et morale qui fut le tabou photographique le plus constant de la Grande Guerre[7], davantage encore que la mort elle-même. Au feuilletage de cet album surgit finalement une impression assez froide : en réponse à une guerre devenue technique, et très meurtrière, par l’emploi des chars, des avions et de l’artillerie (en attendant les gaz), a vu le jour une médecine réparatrice tout aussi technique et mécanique par l’emploi de multiples appareils de rééducation fonctionnelle.

 

 

 


Pour en savoir plus :


Notes :

[1] Les reportages de Lansiaux sur l’hôpital du Grand Palais s’échelonnent entre le 9 octobre et le 6 novembre 1914 et l’ultime photo, isolée, date du 14 juillet 1916. La BHVP conserve également 4 tirages sur le même sujet réalisés par le Service de l’identité judiciaire de la Préfecture de police.

[2] Voir Hélène Guillot : « Le métier de photographe militaire pendant la Grande Guerre », dans Revue historique des armées, 2011, n°265 et Hélène Guillot : La section photographique de l’armée et la Grande Guerre » dans Revue historique des armées, 2010, n°258.

[3] Voir Bulletin Municipal officiel de la Ville de Paris, 24 novembre 1916.

[4] On sait, par exemple, que la bibliothèque du Val-de-Grâce possède le n°24 et que le général Belin détenait le n°164. Émile Eugène Belin (1853-1957) fut le collaborateur immédiat du général Joffre comme chef d’état-major général au Grand Quartier Général. En février 1915, il devint directeur général des services au Grand Quartier Général.

[5]  André Gunthert : « Charles Lansiaux, "Aspects de Paris pendant la guerre", 1914-1918 ».

[6] Georges Duhamel, Paroles de médecin. Mercure de France, 1944, p. 13.

[7] Joëlle Beurier : 14-18 insolite : albums-photos des soldats au repos. Ministère de la Défense-Nouveau monde éditions, 2014, p. 68.